Droits, Mariages etc.

Droits civiques

Je traverse une petite rue pisseuse, de celles qu’on ne voit qu’en novembre, et j’embraye vers la mairie. Je zieute les trois mots sur le fronton, entourés de moulures comme autant de paraphes faits à une signature froide comme la camarde. Liberté, Égalité, Fraternité. On devrait plutôt inscrire Tartiflette, Pinard et Choucroute garnie, au moins ça égayerait le quotidien d’une note d’espoir moins illusoire. 

À la suite de la Grande Boucherie, le besoin en main d’œuvre devint trop important, et malgré de vives oppositions le gouvernement ouvrit la naturalisation aux Rejetons. Certes, la Seconde Guerre y mit un frein, et depuis les procédures pour devenir une recrue française se sont complexifiées histoire de freiner nos engouements peu patriotiques et bien trop faeriques pour être honnêtes. Mais dans la très grande majorité, nous sommes reconnus comme enfants de la République. Passe-moi mon mouchoir, Maurice, j’ai les yeux qui piquent.

Pour les ordonnances de 44, on repassera : nous n’avons pas le droit de vote et nous ne pouvons nous présenter à une élection républicaine. L’égalité Humains-Rejetons n’est pas près d’être inscrite dans la Constitution.

Cependant, par des tours de passe-passe administratif comme seule la France sait faire, nous pouvons intégrer la maison Poulaga et l’armée. Bien pratique lorsque l’État doit infiltrer la faune rejetone avec des condés en civil ou des barbouzes. « L’air est plein de poignards ! » Ah, comme le grand Fouché aurait été fier de ses ouailles flicardes ! 

Côté justice, même si nous pouvons occuper la fonction d’avocat, on ne verra nulle part un Rejeton juge ou juré. 

Mariage et enterrement

Les déclarations enflammées, les bagouzes aux doigts, les « ils vécurent heureux et eurent plein de gniards » agrémentent certes les contes de fées mais certainement pas notre quotidien. Les Rejetons sont attachés à leurs propres rites et nous ne nous bousculons pas aux portillons des mairies pour officialiser nos unions. Bien entendu, nos coutumes ne sont absolument pas reconnues par l’État. Mais tant qu’elles ne brisent pas le tabou ultime — l’union de Rejetons et d’Humains — nous connaissons une relative tolérance. 

Les Pointus 

Les Pointus se marient rarement et uniquement si la mise de départ permet un fructueux bénéfice. Le mariage par enlèvement de l’épouse ou de l’époux est la plupart du temps la règle. La couleur portée est le rouge. La cérémonie, très courte, est menée par d’importants Pointus mâles et femelles devant lesquels les nouveaux mariés consomment la nuit de noce. Cette engeance a beau mettre au placard pas mal d’âneries symboliques de l’existence, le rite de la continuité de lignée elfique et de sa pureté légendaire doit être mis en scène. 

Au seuil de leurs vies, les Pointus rêvent d’être mis au frais dans de prestigieux caveaux façon mausolée de Bourgogne. Mais leur impopularité est telle qu’aucun ouvrier qualifié n’est prêt à se plier à la tâche. 

Les Gravos

Chez nos amis à grosses mâchoires, le mariage n’existe pas. Les familles sont constituées de frères et de sœurs de plusieurs générations qui demeurent ensemble. Ainsi, les amants ne vivent pas en couple mais chacun dans leur fratrie d’origine. Leurs mômes sont rattachés à la fratrie de la mère pour y être élevés par leurs tontons, tatas, grands-parents et autres raccords familiaux.

Un Gravos peut donc s’occuper des enfants de sa sœur avec qui il partage son antre, son héritage et ses ancêtres communs, mais il n’élève pas sa progéniture. Il est le « Parrain », et son équivalent féminin la « Mamma ».

L’adoption est encouragée en cas d’infertilité.

En guise d’enterrement, les Gravos privilégient la crémation. Mais la fosse commune sauvage est de plus en plus pratiquée pour des raisons de coût.

Les Galibots 

Chez les bas-du-cul, les mariages prennent la forme de contrats précis et détaillés. L’État civil est très fourni et bien conservé. Les raisons d’un mariage n’ont rien à voir avec la concupiscence des godelureaux et les effusions des tourtereaux : il s’agit d’une formalisation juridique et sociale de questions patrimoniales. Tous les mariages galibots sont arrangés.

D’immenses banquets aux budgets faramineux couvrent trois à quatre jours. Après un boudinage à la Lucullus bon à s’en faire péter les veines du cul, arrosé par des quintaux de casse-patte au vitriol, le conjoint le ou la plus fortunée vient vers son époux ou son épouse avec treize pièces d’or, en égraine douze dans sa main, et offre la dernière à la Structure (voir p.83 du livre de règles).  

Côté enterrement, on préfère l’inhumation sur des terres anciennes, dans des lieux naturels sacrés. Les plus fameux sont autour des hauteurs fortifiées des lieux-dits « Tête du Villé » et « Rein de Champ Cote » dans les Vosges. Malheureusement, quelques fouineurs humains, archéologues et gourous de Montreuil, ont tendance à déranger les traditionnels recueillements. 

Les Nabots

Les Nabots apprécient le mariage car les couples peuvent avoir une relation très fusionnelle. Ces cérémonies sont très informelles, les deux n’ont même pas de paroles à s’échanger pour être liés. Un court moment de poésie égraine l’existence des deux amants de poche lorsque le Nabot insère une clef de sa fabrication dans un cadenas conçu par sa Nabote aimée. 

Après leur mort, les Nabots aiment être momifiés et entourés de leurs inventions et de leurs artefacts, petit autel que l’on place près de leur ancien lieu de recherches (souvent dans des cavités sous terre). Le plus recherché est celui de Gloriette Chasse-goupille qui contiendrait les folles inventions de cette fabuleuse Nabote : le tromblon à radium, le flingue brise-tympan, un supplice de la goutte d’eau avec débit aléatoire, la formule du lait pétillant et bien plus encore. 

Les Dahus 

Les Dahus ont choisi le non-mariage. Ils adorent parodier les cérémonies nuptiales en envoyant de glaçants faire-parts à des victimes choisies au hasard qui joueront les mariés une fois enlevées. S’ensuivent ce que cette race infâme appelle des «tableaux», reprenant toutes les étapes d’une noce. L’habillage et le maquillage outranciers qui visent à humilier les faux conjoints et à « les mettre en condition », la cérémonie parodiant le mariage catholique sur fond de free jazz, les séances de photos aux poses dégradantes, le vin d’honneur et ses abominables mélanges de secrétions que je préfère taire ici, le repas tout aussi dégueulasse, puis le bal qui ressemble à une bouldingue de harpies et enfin la nuit de noce qui se termine toujours très mal pour les pauvres époux dans une farandole de violence à base de pénétrations d’ustensiles divers et de tests de nouvelles trouvailles du foyer moderne. Ah les joies de l’électroménager…

Quand les Dahus meurent, ils disparaissent. Aucune cérémonie funéraire ne leur est connue.

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